Le Corolab de la médiathèque

Bibliomakers VS Covid19, récit

Pendant la période de confinement, les bibliothécaires de la ville de Paris se sont mobilisé.e.s pour produire masques, blouses, visières dans un fablab hébergé par la Médiathèque Marguerite Duras Paris 20ème.

Dico ou PLA 3d ? crédit Quentin Chevrier

Le début de l’Histoire :

Cette histoire a commencé avant le confinement imposé par le crise sanitaire liée au COVID19. Et même bien avant que les besoins en matériels pour les soignant.es ne soient dramatiquement connus.
C’est la raison pour laquelle les bibliothécaires de la ville de Paris ont pu réagir assez rapidement (un délai de moins de 15 jours pour l’administration peut être considéré comme rapide) et transformer la médiathèque Marguerite Duras (20ème arrondissement) en un atelier de productions locales multi-tâches : textile et couture pour des pyjamas hospitaliers pour les soignants, masques en tissu et visières 3d, et même en une petite plateforme pour ravitailler des hôpitaux en revues et magazines encore sous blister à destination des couloirs encombrés de patient.es désoeuvré.es et des salles de repos de soignant.es !


Depuis 5 ans déjà, les bibliothèques parisiennes se sont lancées dans l’acquisition de machines à commandes numériques pour devenir des lieux d’apprentissage et de transmission des savoir-faire faisant désormais partie de notre culture numérique. D’abord des imprimantes 3D, des découpeuses-vinyle, puis des machines à coudre qui se trouvent complètement intégrées au projet des établissements.  NUMOK, le festival numérique des bibliothèques, avec ses 5 ans d’expérience, qui a souvent permis de tester des idées, fédérer des équipes volontaires et d’impulser ensuite des projets d’action culturelle à plus grande échelle dans le réseau, n’est bien sûr pas étranger à cette dynamique.

C’est ainsi que deux fablabs mobiles, les BiblioFab et MiniFab ont été développés pour permettre à des bibliothèques de tenter l’aventure sans avoir besoin de s’équiper ni de bouleverser les espaces. Ils tournent toute l’année et sont très demandés, animés par un groupe de makers très motivé.es et disponibles.


C’est cette équipe de « Bibliomakers » qui a pris les devants dans la crise du COVID19, munie de ces savoir-faire accumulés et de la très vive conviction que les bibliothèques ayant pris le virage du « faire ensemble » peuvent aisément se mettre au service des besoins de la communauté : réunir les machines en un même endroit, organiser horizontalement, donc avec souplesse, les équipes de volontaires et rejoindre ensuite le réseau des makers franciliens pour mutualiser les approvisionnements et répartir les commandes qui n’ont pas tardé à arriver. Le partenariat, déjà en place avec le SimplonLab, le fablab voisin du 20ème arrondissement, a facilité notre intégration dans le collectif des makers d’Ile de France et permis d’ajuster au mieux ce qu’on pouvait faire et ce qui était nécessaire dans la commande des hospitaliers.

Bibliomakers !

Des machines et des bibliothécaires :

Et de quelles machines on parle en fait ?

Des machines à coudre d’abord, venant des bibliothèques Robert Sabatier (18ème), Assia Djebar (20ème) ainsi que d’une toute nouvelle arrivée par la Mairie du 20ème, qui a été d’un grand soutien depuis le début. Des imprimantes 3D ensuite : de la médiathèque de la Canopée (1er), de  la bibliothèque Robert Sabatier (18ème) encore, et de Marguerite Duras (20ème) qui est un peu le berceau des makers du réseau des bibliothèques de la ville de Paris. Des bibliothécaires déjà formé.es  ayant devancé l’appel qui sera lancé officiellement au réseau et étaient déjà impliqué.es volontairement dans des fabrications à domicile, se sont retrouvé.es assez naturellement sur le planning pour réfléchir aux premiers retours des soignant.es, modifier les tutos et partager les conseils techniques.


Côté textile, là aussi, le collectif a permis de monter en un temps record un atelier pour débiter des rouleaux de coton, respecter des cotes précises, ajuster les fournitures en mercerie et finalement réinventer le taylorisme dans une salle de lecture !
Les photos de Quentin Chevrier témoignent avec éloquence de cette aventure.

Bibliothé-CARE(S) :

des talents multiples en réseau !

Une fois l’atelier prêt à commencer, nous nous sommes rapidement aperçus que les savoir-faire en couture sont plus répandus qu’on pouvait le penser, et plusieurs collègues ont proposé de poursuivre à domicile car disposant de tout le matériel nécessaire.  On a mis en place des navettes à vélo pour bénéficier de leurs compétences, rendre viable et bien coordonné ce travail à façon. Et depuis, nos deux livreurs font des allers-retours, allant jusqu’à Bobigny pour un ravitaillement d’urgence en élastiques, ou chercher des coupons chez un fournisseur de la Ville de Paris pour attaquer la fabrication des masques adaptés pour les équipes des pôles sourds du réseau.

Le roulement entre la trentaine de volontaires, mais on serait presque tenté de dire le « ballet », tant les énergies combinées dans cette histoire sont harmonieusement enthousiastes et délicates, permet à chacun.e de trouver les tâches qui lui correspondent au mieux et de ne pas dépasser le nombre à partir duquel les gestes barrières ne sont plus opérants. Pour chaque demi-journée, les teams « découpe », « liens/élastiques », « couture », « impressions 3D » sont aussi suivies de près par une team « propreté » pour appliquer partout et régulièrement une solution javelisée sur les ciseaux, les machines à coudre, les poignées de porte, et rappeler aux nouveaux.elles arrivant.es que masque et gel hydro-alcoolique sont désormais les meilleurs amis du maker ! Effet secondaire de cette métamorphose inattendue, les collègues présent.es ont pleinement le sentiment de se rendre utiles, dans une initiative aux effets directs certes très modestes (que sont 150 kits textiles complets ou 800 visières dans l’océan des besoin des hôpitaux ?), mais qui manifeste la place des bibliothèques dans la cité : quelles que soient leurs formes, taille, spécialités, elles sont d’abord un service public sachant se mettre à l’écoute et à la portée des besoins des communautés.

Comme le disait une participante en regardant les premiers cartons prêts à être livrés : « ce n’est pas grand-chose, mais avoir réussi ce pari, c’est énorme !» 

Visite du Corolab

La Bibliothèque et le Commun

Ce qui se loge ici, c’est la question du commun. La bibliothèque ici offre un vrai et fier service à la communauté, celle-ci peut utiliser nos espaces et notre matériel, par destination, bien que fermée. Plus exactement, là, ce sont les individus-bibliothécaires qui ont rendu service à la communauté, davantage que l’institution-bibliothèque, à l’écoute au plus près des besoins.
L’autre apport remarquable des bibliothécaires avec la production des visières et des autres matériels fabriqués, c’est la documentation de ce travail et la mise en circulation des savoirs nécessaires pour rendre ce service. Quelle norme AFNOR pour un masque en tissu ? Quelles préconisations sanitaires pour désinfecter un batiment ? Quel modèle de visière 3d est validé par l’AP-HP ? Et enfin partager, mettre à disposition le tuto textile élaboré par le SimplonLab validé par le GHU. La capacité des bibliothécaires à documenter l’action a été précieuse, elle a créé le commun en allant jusqu’à la gestion d’une ressource produite, devenue précieuse au plus fort de la crise.
Plus d’info –> https://cyrzbib.net/2020/03/30/bibliomakers-vs-covid19/


Ce qui en revanche rapproche cette expérience de la notion de 3ème lieu, c’est que la bibliothèque, en fabriquant ces protections, se mobilise pour combler une défaillance de l’État et par conséquent prend position dans un débat ouvert et conflictuel sur la société, devenant de facto un lieu de développement de l’engagement solidaire et citoyen. Acteur d’appoint dans une situation de crise, mais interrogeant plus profondément les circuits économiques, voire contestant des choix de société, la bibliothèque devient elle aussi, et parfois malgré elle, un point focal, un de ces lieux où l’on fait justement une mise au point, autre façon de définir un 3ème lieu. 

Nous allons rester sur cette idée de l’engagement de la bibliothèque pour la communauté, c’est tellement inspirant et motivant. Ça donne du sens. C’est pour nous, mettre en avant la question du rôle politique plus que le rôle social ou plutôt rappeler que le rôle social de la bibliothèque est avant tout politique. (nous citons ici Raphaëlle Bats quelque part le Discord du séminaire BiblioCovid? )

La raison pour laquelle on a pu ouvrir un lab éphémère au sein du réseau des bibliothèques parisiennes, pour répondre à la crise, est la suivante : nous étions prêt.es! Depuis 5 ans, les « bibliomakers » ont la liberté de partager savoirs, savoir faire et des habitudes de documentation. Les machines numériques étaient déjà présentes ainsi que les compétences pour les utiliser. Il y aurait eu contradiction manifeste à ne pas se mettre en action : ce qui s’est produit est en fait un bon indicateur de la cohérence de notre démarche vis à vis de nos équipes, de nos tutelles et partenaires, mais aussi et c’est peut-être le plus important, de nos usager.es. 

Pour aller plus loin et préparer le jour d’après, cette crise réaffirme l’urgence qu’il y a à partager cette démarche, ces compétences, savoirs, savoir-faire avec, en point de mire, l’ouverture d’un lieu pérenne qui puisse répondre rapidement aux besoins de créations, de fabrication d’une communauté environnante fondée sur cette seule idée simple : le partage des savoirs dont nos machines actuelles ne sont que l’incarnation provisoire. En ce sens, nous avons réactualisé un vrai plaidoyer pour la présence d’espaces de création numérique en bibliothèque, foyers autour desquels se rassemblent les pratiques et se distribuent les cultures communes  ! Une réelle, vivante, utile « fab-bibliothèque » au service des besoins de la communauté.

Une USINETTE locale en somme !

Pour en savoir plus –> https://cyrzbib.net/2019/07/05/espaces-de-creation-numerique-en-bibliotheque/numerique-en-bibliotheque/

Auteurs :

  • Cyrille Jaouan est responsable de la médiation numérique à la Médiathèque Marguerite Duars Paris 20ème
  • Pascal Ferry est responsable de l’innovation au Bureau des Bibliothèques et de la lecture à la Ville de Paris (75)

Et surtout

Merci aux bibliomakers (et aux bibliocyclistes) :

Annabelle, Alix, Pauline, Cécile, Anne-Marie, Jessie, Jean-Baptiste, Florence, Lucie, Caroline, Laura, Mireille, Geraint, Valérie, Pauline, Anne-Laurence, Raphaël, Coumba, Martina, Jean-Christophe, Sandra, Sandrine, Abdoulaye, Elsa, Pierric, Dalila, Antoine, Simon, Christophe, Emmanuel, Carole, Laurent, Célia, Kelly, Nejib & Marie-Laure.

Désolé !
MERCI AUX SOIGNANT.E.S CC @cyrzbib

5 commentaires

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s